19.10.05


7- Un tramway nommé désir.

Je deviens ami avec Marlon Brando.

Il arrive, décontracté, dans la grande salle du Cours Simon. Il porte un jean troué, un t- shirt blanc très moulant qui cache une musculature visible, et une coupe de cheveux déstructurée. Je le regarde. Il est de trois quart, il ne me voit pas l’observer. Je ne l’avais jamais vu. En fait il était chez les débutants, c’est pour ça que je ne le connaissais pas. Le prof fait l’appel. Je n’entend pas son vrai nom. Moi j’entends : « Brando ! Présent »
On devient ami. J’ai toujours aimé m’entourer des gens que je trouve beaux. Ça me rassure. Je peux me cacher derrière eux. Et du coup je me dis que eux aussi, peut être qu’ils me trouvent séduisants. Mais n’oublions pas qu’à cette époque, je suis Bernard Menez. Finalement l’affiche est alléchante : Marlon Brando et Bernard Menez. Et on devient ami. Mais Marlon est très occupé, il ne vient pas souvent en cours, et il me fait confiance. J’ai plus d’expérience que lui en matière de théâtre et il me demande de l’aider à travailler ses scènes. C’est à ce moment là que je me suis transformé en Elia Kazan. La greffe a bien pris. Je lui fait répéter « La Peste », un monologue crée par Francis Huster, que je n’aime pas du tout car j’ai détesté sa manière de jouer toute la pièce les yeux fermés. Mais Elia Kazan et Marlon Brando peuvent monter n’importe quelle pièce. Je le fait répéter sans que le professeur soit au courrant, et il trouve que Marlon se débrouille pas mal. Il lui fait quelquefois les mêmes commentaires que moi sur son jeu, parce que Marlon est un peu têtu et qu’il a quand même des défauts, mais dans l’ensemble le professeur est content. Moi aussi. Je commence à prendre goût à ce rôle de pygmallion.
Et puis Marlon fait sa première audition publique. C’est étrange ce terme d’audition publique. On a l’impression que vont être jeté en pâture des hordes de nouveaux talents qu’il va falloir identifier et dont on ne pourra plus se passer. Je suis assis dans la salle. J’ai peur. J’ai encore plus peur que si c’était moi qu’on venait voir. Et il débarque. La lumière s’allume. Il commence à parler. Je joue en même temps que lui, il se produit une osmose bizarre, la scène avance, j’ai l’impression que mes jambes flagellent, il termine la scène dans un pic d’émotions, j’ai envie de pleurer, tout le monde applaudit, et je sors vite de la salle pour ne pas qu’on s’en aperçoive. Il sort des coulisses, me sourit, j’ai envie de le serrer dans mes bras, mais on ne serre pas Marlon Brando dans ses bras.
Depuis il a pris sa retraite, il devait savoir qu’il ne pourrait plus jamais faire mieux que ce premier jet.
J’ai failli devenir Tennessee Williams pour lui. Je m’étais mis à lui écrire une pièce que je voulais monter avec Sandrine Kiberlain, une actrice incroyable que je n’avais jamais vu jouer mais dont la personnalité était tellement séduisante que je voulais absolument travailler avec elle. Je dis « voulais » car elle a aussi pris sa retraite et maintenant elle est infirmière.
Je n’ai jamais réussi à écrire cette pièce.

Mais j’ai quand même écrit pleins d’autres trucs. Notamment des nouvelles, des chansons, et surtout un tas de textes destinés à être joués, mais injouables pour des comédiens tellement c’était mauvais. Je me souviens d’avoir écrit une sorte de pièce de théâtre qui s’appelait « merci l’amour », et qui racontait l’histoire de deux clochards qui tombaient amoureux d’une pute. Je trouvais cette idée très originale, et j’ai commencé à écrire des dialogues très pointus, un rien vulgaire, et surtout d’un cliché absolu. Mais le plus grave, c’est que je pompais allègrement le scénario de « Mon Homme » de Bertrand Blier, et que je ne m’en suis aperçu qu’une fois la trame de l’histoire écrite. Et comme pour tout ce que j’ai entrepris, au départ, je me suis pris pour quelqu’un d’autre. En l’occurrence, je me suis pris pour Bertrand Blier. En fait je ne me suis pas pris pour lui, j’étais lui ! Voilà le fond du problème. Encore une fois, Pierre Langlois se prend pour quelqu’un d’autre, dés qu’il fait quelque chose, il faut qu’il se transforme, pardon, que je me transforme, que l’on se transforme, mais qui suis-je ? Excusez-moi, je viens d’avoir un moment de doute, je ne savais plus qui j’étais l’espace d’un instant. J’ai l’impression d’enfanter un monstre, ce Pierre Langlois là, il ne me plait pas beaucoup. Il est un peu trop vampirique, il me fait un peu peur.

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