
25- Pas sur la bouche.
Nous sommes mercredi. Jour des sorties. Je me tape un cafard carabiné.
Je suis au bord. Au bord de quoi ? En tout cas, je sens que je vais fondre en larmes d’une minute à l’autre. J’attends Emilie devant le cinéma. Nous allons voir « Pas sur la bouche » d’Alain Resnais. Elle est en retard. Ce qui m’ennuie le plus, ce n’est pas d’être déprimé, c’est que quelqu’un risque de me voir pleurer. Ça fait au moins dix ans que je n’ai pas versé une larme. Depuis que j’ai passé mon diplôme d’animateur, mon BAFA, et qu’une apprentie animatrice comme moi, sourde et muette, nous a chanté – oui, chanté – en langue des signes des chansons de Patrick Bruel et de Roch Voisine. Elle était tellement émouvante que j’en ai chialé pendant deux heures. Du coup, tout le monde s’est occupé de moi, oubliant que la star c’était la sourde et pas moi. Il m’en est resté surtout de la honte d’avoir pleuré sur une chanson de Roch Voisine. Bref, blindé comme un bolide depuis ce moment là, je n’ai pas versé une larme. En fait j’enrobe. C’est surtout que je n’ y arrive pas. J’aimerais bien pleurer de temps en temps, mais rien ne vient. Donc Emilie est en retard et je vais boire un café en l’attendant. Je m’ennuie mollement en lisant un magazine (certainement Première, le magazine du cinéma) quand je vois une jeune fille entrer dans le café avec un bonnet péruvien et des bottes vintage aux pieds. J’abandonne mon article pour l’observer , elle vient s’asseoir prés de moi, visiblement elle attend quelqu’un, Emilie arrive, me fait la bise, voit ma tronche et s’exclame « Ouh la, t’as vraiment une sale tronche aujourd’hui, qu’est ce qui ne va pas ? » Je n’ai même pas le temps d’ouvrir la bouche qu’un flot de larmes coule le long de mes joues, et que des sons dissonants sortent de ma bouche suffisamment forts pour que la jeune fille au bonnet péruvien se retourne. Et là, stupeur, la jeune fille au bonnet péruvien qui me fixe, c’est Elodie Bouchez. Je me lève, les sons sortent de ma bouche de plus en plus fort, Emilie me suit, elle ne sait pas quoi faire, Elodie nous suit, elle a les larmes aux yeux de voir un jeune homme si triste, nous entrons dans la salle de cinéma, je pleure toujours, le film commence, je souris grâce à Sabine Azéma et Lambert Wilson, je sors du cinéma, Elodie nous suit toujours, je me remet à pleurer… La scène a duré trois jours. Je n’ai jamais été aussi triste de ma vie, et il a fallu qu’une actrice soit dans les parages.
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