13.12.05


30- Trouble everyday.

Tant que j'en suis aux stars de cinéma, il faut que je vous raconte comment la plus grande d'entre toutes a débarqué dans ma vie. Avant de le raconter, je tiens à remercier quelques personnes: ses parents et les parents de ses parents, Dominique Besnéhard, le rédacteur en chef du magazine Photo en 1985 et Jean-Jacques Beinneix.

Nous sommes en 1986 ou 1987. J'ai à peu prés 10 ans. Mon oncle fête son anniversaire dans une maison à la campagne. Il y a plein de monde, des enfants plus jeunes que moi, et des adultes qui font la fête en écoutant Jacques Brel, Bobby Lapointe ou Brassens. Ce sont ce qu'on appelle des intellos de gauche, qui aiment la cultutre, le cinéma, et bien entendu la musique. Je m'ennuie mollement donc on me propose connaissant mon goût pour le cinéma, d'aller à l'étage de la maison regarder un film. On me colle devant la télé, je ne me souviens plus du film, et je m'ennuie toujours mollement. Mes yeux trainent dans la pièce et j'apperçois des étagères avec un lot de magazines: Première, Photo Magazine, d'autres titres ayant disparu de la circulation. Je prends un magazine par hasard, un autre tombe de l'étagère. Je le ramasse, et là, une jeune fille brune, la poitine en avant, des créoles énormes aux oreilles, me sourit toutes dents dehors avec un regard qui me scotche définitivement. Je lis son nom: Béatrice Dalle. Je ne la connais pas. Je ne sais même pas qu'elle est actrice, qu'elle vient de jouer dans un film, et qu'elle va devenir une tornade. Et surtout qu'elle va m'accompagner dans ma vie d'adolescent cinéphile enclin à l'admiration des actrices.

Peut être deux ans plus tard, je n'ai pas encore vu un seul de ses films, je me trouve à la bibliothèque du collège en train de m'ennuyer mollement (je crois que j'ai été l'adolescent le plus mou que le terre ait portée). Je feuillete des magazines de cinéma datant déjà de quelques années, quand je tombe sur un article dans "première, le magazine du cinéma" datant de la sortie de 37,2° le matin. Et là me prend l'irrépressible envie d'arracher toutes les photos de ce magazine, de les découper, de multiplier ce visage que je n'ai pas encore vu bouger mais qui est si expressif et si différent de ce qui m'entourre, et d'ailleurs c'est ce que je fais. Je propose à la bibliothécaire de ranger les magazines pour pouvoir tous les feuilleter et découper toutes les pages ou la moindre image de Béatrice sera imprimée. Elle accepte, râvie de mon enthousiasme, même si elle ne sait evidemment pas que tous ces magazines seront mutilés, inutilisables pour les futurs élèves, remplis de trous ou se trouvait le visage de Béatrice Dalle.
Je colle toutes les photos dans mon agenda de jeune collégien, au milieu des photos de Vanessa Paradis et de Mickey Rourke, autres idoles de mon adolescence, et le reste des photos est collé aux murs de ma chambre. J'imagine les films dans lesquels elle joue en voyant les affiches puisque je ne peux pas les voir, et cette fille me semble être ma meilleure amie, elle me fait rigoler dans les interviews, elles ose s'habiller comme aucune fille du collège ne le fait, et les autres me regardent comme une bête curieuse car evidemment ils sont trop cons pour la connaître, et me disent que je suis snob, que eux ils préfèrent Sophie Marceau parce qu'elle est belle, etc...

L'été suivant, je suis en vacances en Espagne avec mes parents dans une station balnéaire. Je m'ennuie mollement...jusqu'à ce que je fouille dans une malle remplie de livres de poche. Et là, je vois le visage de Béatrice sur la couverture de 37,2° le matin de Philippe Djian. Je n'ai pas vu le film, je ne connais pas l'histoire, et je commence à lire. Je ne m'arrêtes pas pendant 3 jours, sur la plage, au lit, aprés le repas, je dévore ce livre, ces personnages deviennent mes compagnons de vacances, je suis le narrateur, je m'identifie complètement à lui, les mots de Djian deviennent mes pensées, et forcément, je suis amoureux de Betty. Pour la première fois, Béatrice bouge, ses expressions m'apparaissent naturellement, c'est comme si toutes les images de ma chambre se mettaient à bouger.

Mes parents achètent un magnétoscope en rentrant. C'est le plus beau jour de ma vie. Pour l'essayer, on va louer un film. Mes parents ne pourront jamais choisir un film à voir en ma présence. Evidemment, je loue "37,2° le matin". J'ai peur. Et si ce film n'était pas bien? Si Béatrice était mauvaise? Est ce que me voir sous les traits de Jean-Hugues Anglade va me perturber? Le film démare. Mon dépucelage cinématographique commence avec un orgasme hallucinant. Le film m'hypnotise. Je ne suis absolument pas déçu. D'ailleurs, Béatrice Dalle ne m'a jamais déçu.

Le temps a passé. Il y a environ deux ans, je vais à l'avant première de "17 fois Cecile Cassard". Elle est là, elle fume une cigarette dans le cinéma. Elle est drôle, elle est exactement elle. Je ne suis plus un adolescent. Je suis juste content de la voir en vrai. Je n'ai pas besoin d'aller la voir de prés, de lui demander un autographe. Je n'ai même pas envie qu'elle me regarde, j'ai juste envie de devenir cinéaste pour la voir jouer en vrai. Pour la voir vivre.
Le week-end suivant, je prends le train pour aller à Bordeaux. Je tombe sur une amie du collège que je n'ai pas vu depuis des années. On discute. On arrive à la gare de Bordeaux. On se dit au revoir. "Au fait, tu aimes toujours autant Béatrice Dalle?", elle me dit.

Aucun commentaire: